mercredi 8 juillet 2009

Tout pigé !

En quatrième de couverture de ses Piges choisies, Luc Moullet donne trois règles pour sa méthode critique.

Dogme 1 : Toujours faire rire le lecteur.

Dogme 2 : Chaque film intéressant engendre une approche critique spécifique au film en question : pas de grille.

Dogme 3 : Toujours partir d’un exemple précis avant de généraliser, et non pas du Général (et encore moins s’y cantonner).

L’Austérité, la Grille et le Général sont les trois cancers de la critique.

Suite à la lecture de l'ouvrage, je propose de rajouter les dogmes suivants (ou sous-dogmes ? ou déclinaisons des dogmes fondateurs ?). Nouveaux commandements de l’apprenti critique ? Fondements d’un « art critique » comme il existe un « art poétique » ?

Dogme 4 : Donner une valeur scientifique à ses éloges et éreintements, en brandissant les comptes d’apothicaire qui font tout de suite sérieux. Ainsi, chronométrer et compter les plans (pour louer la grandeur du Détour – Ulmer 1945 -, "film de 69 minutes et 283 collures") comme bien indiquer le nombre de minutes (voire de secondes) pendant lesquelles on a tenu devant les plus mauvais films d’un festival, San Sebastian en l’occurrence (« la vie est courte et rester plus de dix minutes à un navet, c’est mauvais »). Note pour moi-même : investir dans un "stylo chronomètre qui permet d'écrire dans le noir".

Dogme 5 : Inventer des nouvelles catégories improbables pour raconter sous un nouveau jour l’histoire du cinéma (les réalisateurs classés selon leur signe du zodiaque puisque « l’astrologie détermine le devenir des cinéastes »). Soulagement égoïste : « il est stupéfiant de constater la suprématie des Verseau, tant par la quantité que par la qualité : deux à trois fois plus de grands cinéastes que pour l’un quelconque des autres signes ». Etant moi-même de ce signe, tous les espoirs restent permis.

Dogme 6 : Etre le premier à encenser un cinéaste oublié ou inconnu. Bon, alors, à son tableau de chasse, Moullet se vante d’avoir été le premier à dégainer la glose pour Godard (qui lui présenta son producteur, échange de bons procédés), Fuller, Oshima, Skolimowski, Zurlini ou Guiraudie. Je veux bien croire qu’il ait aussi parlé de Compton ou de Bernard-Deschamps, inconnus à mon bataillon personnel. En revanche, sur Mikhaël Hers, hé, hé, je pense avoir écrit avant lui (même si je ne devais pas être non plus le premier à écrire dessus).

Dogme 7 : Réhabiliter un cinéaste unanimement méprisé par la critique et délaissé par le public (Coline Serreau en l’occurrence). En rajouter dans le blasphème en lui faisant tutoyer une vache sacrée (« A noter l’importance de l’arbre chez Straub et Serreau. L’arbre, c’est ce qui dure plus longtemps que l’homme »). Note pour moi-même : penser à écrire un jour une exégèse des figures de femmes bafouées mais héroïques, ces femmes victimes de la société moderne mais qui refusent tout apitoiement chez Mizoguchi et dans Sin City et Planète terreur de Robert Rodriguez, films honteusement sous-estimés et incompris.

Dogme 8 : Déboulonner les idoles (dans son cas Almodovar, Michael Powell, Antonioni). Ce faisant, toujours « rester fair play » et trouver une exception chez l’un de ces auteurs honnis, ce qui donne encore plus de valeur à cet éloge paradoxal. Très belle critique de Blow up (Michelangelo Antonioni 1967) comme film diamant d’un fantastique solaire et végétatif. Note pour moi-même : vraiment difficile de choisir une tête de turc. J'ai bien Kusturica, mais l'impression qu'il n'est plus si apprécié que ça. S'agirait pas de tirer sur une ambulance, non plus...

Dogme 9 : Théoriser tue ! (« J’ai fait quelques textes théoriques. Pas trop ! C’est dangereux. Metz, Deleuze, Benjamin, Debord se sont suicidés. Peut-être avaient-ils découvert que la théorie ne mène à rien, et le choc a été trop rude. A ce propos, les grands critiques meurent jeunes. Delluc, Canudo, Auriol, Agee, Bazin, Truffaut, Straram, Daney. La vision de trop de films vous bouffe »). Note pour moi-même : faire gaffe…

Dogme 10 : Chasser Moby Dick, c’est-à-dire restituer le film impossible, invisible et qui vous hante. Sans doute l’exercice de restitution des impressions ressenties à la découverte d’un film propre à tout travail critique trouve-t-il avec l’article de Moullet sur La chouette aveugle (Raoul Ruiz 1987) à la fois un point d’aboutissement comme une aporie constitutive. Car toute la démarche d’écriture vise à cerner un « film anguille qui vous glisse entre les yeux. On ne sait pas quoi écrire à son sujet, ni par quel biais le prendre ». De fait, la critique prend un tour résolument ruizien : jeux de miroirs et de reflets basés sur les indices ténus et les souvenirs fuyants du spectateur. Critique impossible qui paraît prolonger la construction même du film en un kaléidoscope mouvant, voire en un château de sable perpétuellement recommencé car édifié trop près du bord des vagues de la mémoire. Dimension fantasmatique et projective renforcée par la quasi-invisibilité de ce film, qui, de fait, prend une existence fantasmée par les écrits autour de lui. Comme si la glose sur le film devenait un prolongement de celui-ci. C’est plus de la critique, là. C’est du Italo Calvino.

dimanche 5 juillet 2009

Enfants de Mao

"Certes, presque tous les professionnels du cinéma savent bien que les devis sont truqués. Une petite cuisine interne qui ne gêne personne... Le problème, c'est que beaucoup ne savent pas à quelle hauteur. Les fonctionnaires du cinéma sont en fait des enfants de Mao, puisque la Chine communiste était réputée pour ses fausses statistiques. La conséquence négative de ce système est que des personnages très officiels, des observateurs et des ouvrages internationaux, des projets quinquennaux allaient gober sans sourciller toutes les élucubrations chiffrées du système et tirer, à partir d'elles, des plans sur la comète. Le paradoxe est que plus les chiffres étaient faux, plus leur divulgation allait s'accroître. Ces chiffres trompeurs, les responsables allaient les fausser un peu plus et les défendre fermement, car la réalité eût jeté le trouble. Contre toute attente, certaines statistiques sont encore plus subjectives que les opinions critiques".

Extrait de l'article de Luc Moullet : "Les maoïstes du Centre du Cinéma" dans l'ouvrage collectif (et pédagogique ?) Le cinéma et l'argent, 1999 (repris dans ses Piges choisies)

Sans doute le meilleur article sur l'approche économique du cinéma qui refuse de prendre pour argent comptant (c'est le cas de le dire, ah, ah, ah) les calibres des films selon leurs budgets annoncés. Savoureux démontage des mécanismes de sur ou sous-facturation, de ce qui se voit sur l'écran et de ce qui ne s'y voit pas, des films où "on a pour son argent" et d'autres où "on se demande où il est passé". Entre autres paramètres inattendus, le théorème selon lequel le rendement d'un Rohmer en salle est 18 (!) fois supérieur à celui du Jeanne d'Arc de Besson. Il est clair que la démonstration assez poussée et maniaque prend aussi une saveur particulière, quand on connaît la situation de Moullet comme le cinéaste le plus low cost du cinéma français. Pour autant, lui-même confesse, à son échelle, des grands écarts et des dépenses fictives car, voyons, impossible d'annoncer le prix d'un long-métrage tourné sur trois continents - Genèse d'un repas en 1978 - à 300 000 francs, son vrai coût, donc allons, mettons au moins 1 million. A l'heure où tout le cinéma français ne jure que par les films du milieu, Moullet montre aussi que les budgets faméliques exerçant la même fascination sur le spectateur que les devis pantagruéliques, les films du haut et ceux du bas partagent le même sens du bricolage.
Le plus étonnant est aussi le ton plutôt amusé de Moullet (article sur le mode de la fable et pas du tout sur le mode de la dénonciation) qui au final, dessine, l'aventure de la production comme une suite de petits arrangements où la partie de poker (plus ou moins menteur) entre acteurs de la chaîne du cinéma aboutit paradoxalement à la construction d'un sentiment de confiance entre professionnels (sur le mode, annoncer un chiffre, c'est aussi annoncer une ambition).

Sans doute faut-il une sacrée confiance dans son cinéma (et un brin d'orgueil, voire de puritanisme vis-à-vis de l'argent) pour comme Moullet, Rohmer ou les Straub (à ma connaissance, des cinéastes qui n'ont pas singulièrement connu d'inflation de leurs devis au cours de leur carrière ou en tous cas, n'ont jamais annoncé "passer à un plus gros budget") pour se permettre ainsi de snober la composante économique de leurs projets.

Tout cela me fait penser à un savoureux "coup" d'autres "enfants de Mao" : l'introduction filmée de Tout va bien (Jean-Pierre Gorin et Jean-Luc Godard 1972) où littérallement l'argent était sur l'écran :


... sans que là encore, rien ne nous dise si les chiffres (total : près de 2 millions de francs, valeur 1972, soit un bon film du milieu ?) sont des prévisions ou des constats. Et sur ces images plane sciemment une incertitude : documentaire ou fiction ?

samedi 4 juillet 2009

Hypertension

Un an que j'ai déménagé et je connais vraiment encore mal mon nouveau quartier. Ainsi, je n'avais même pas remarqué qu'au coin de ma rue...
... menaçait le dicton qui tue !

Bon, ça ne vaut pas cette plaque, trouvée sur facebook :
Hommage involontaire à ce terrible poème de Paul Eluard ou à cette assertion plus que définitive : "la poésie tue les cons" (Louis Calaferte) ?

mercredi 1 juillet 2009

L'urbanité des sigles


La dernière image de Deux ou trois choses que je sais d'elle (Jean-Luc Godard, 1966)

La première de Logorama (court-métrage de H5, 2009)

Involontaire effet marabout bout de ficelle entre deux films ? Toujours est-il qu'à près de 45 ans d'écart, le second film paraît commencer là où le premier s'achevait.

En 1966, suite à la lecture d'un dossier sur la vie dans les grands ensembles dans le Nouvel Obs, Godard portraitise cette "elle" fragmentaire et polysémique (Marina Vlady, sa muse d'alors ? La banlieue parisienne ? La femme moderne des années 60 ? Et d’autres sans doute ?) qui évolue dans les environnements flambants neufs et glaçants de la barre Debussy de La Courneuve. Le cadre de cet urbanisme formaté et aliénant contraignant de façon plus ou moins littérale ses usagers à la prostitution (réelle ou métaphorique) trouve un singulier et prophétique dépassement dans l’ultime plan du film : une maquette du grand ensemble réalisé avec des paquets de lessive et des boîtes de dentifrice. Tant qu’à rester dans la vulgarité et la soumission économique, choisissons-en au moins la version pop et troquons la grisaille du béton contre le clinquant publicitaire. Chez Godard, les slogans squattaient déjà les conventions de la conversation (la réception dans Pierrot le fou), voilà que les logos en viennent désormais à générer un nouveau cadre de vie. Etonnante prophétie : celle de l’avènement à venir d’une ville franchisée, aujourd’hui manifeste sous nos yeux (il n’y a qu’à voir toutes ces architectures-logos réduites à de simples stimuli publicitaires, toutes entassées entre deux ronds-points à la périphérie des villes) mais qui, à l’époque, devait l’être bien moins (pour preuve, le manifeste sémiologique de cette ville pop-commerciale Learning from Las Vegas de Robert Venturi, Denise Scott-Brown et Steven Izenour ne date que de 1972).

Et Godard lui-même de conclure en voix-off par cette étonnante suspension finale : « C'est de là qu’il faudra repartir… ».

Et si ce nouveau départ, cette prise de relais, se trouvait dans la dernière production du collectif H5 Logorama ? Court-métrage d’animation d’une quinzaine de minutes, pur fétiche manga-pop, Logorama recycle les archétypes du cinoche du samedi soir (course-poursuite, prise d’otages, film catastrophe), pas tant sur le mode de la relecture du genre que de la simple logique iconique des logos poussée à son comble. Présentons les choses plus simplement. Que raconte le film ?

Nous sommes en Californie, pas loin des collines d’Hollywood (chewing-gum) où paissent les lapins (de Playboy) et à l’horizon desquelles on aperçoit les montagnes (d’Evian). Ronald (Mc Donald), le braqueur fou, prend en otage un petit garçon (Haribo). Les flics bibendums (Michelin) lancés à leur poursuite parviendront-ils à sauver le bambin, alors que survient le big one, le tremblement de terre que craint toute la Californie. La terre s’ouvre alors sous la forme d’une faille en forme de X(-box), ce qui crée un affolement au zoo gardé par le géant (vert) et d’où s’échappe une arché de Noé au sein de laquelle on remarque que le panda (WWF) bat à la course aussi bien l’âne (démocrate) que l’éléphant (républicain)….

Résumé foutraque qui ne donne qu’une idée ô combien partielle du foisonnement aussi bien iconographe qu’iconoclaste qu’il abrite. On reconnaît dans cette logique délirante, la poursuite de la démarche d’H5 qui parvient à faire naître tout un environnement urbain à partir de simples signes graphiques.

Il y a dix ans (déjà !), c’était cette pochette pour Demon et surtout, surtout le clip The child (Alex Gopher) où littéralement, le mot était la chose.


Aujourd’hui (sans doute aidés par la phénoménale progression des techniques de modélisation et d’animation), les sigles et les logos deviennent tellement nombreux (et tellement structurants) que leur simple agencement parvient à recréer non seulement toute une ville, la diversité de ses usages et de ses habitants, mais aussi des vrais personnages.

Au-delà du film lui-même, il n’est rien de dire que ce sont le panache et l’aboutissement du geste qui impressionnent. J’y vois d’ailleurs une sorte de négatif de la scène de They live – Invasion Los Angeles (John Carpenter 1988) où le héros John Nada décrypte les subliminaux appels au conformisme nichés dans les affiches. Mais s’il y a négatif de cette démarche, n’est-il pas uniquement en apparence ? Car, au final, nous ne sommes pas si éloignés de la vigilance carpenterienne, la profusion rejoignant le dénuement.

Même s’il s’agit, a priori chez H5 de tout le contraire d’une démarche de décryptage (plutôt la compulsion fétichiste du collectionneur publiphile), ce foisonnement de signes, cette surabondance de logos ne disent au fond que malgré leur indéniable force iconique, qu’en dépit de leur présence quasi permanente dans le champ visuel de nos vies, ils demeurent profondément malléables, si facilement détournables et que dénués de leurs signifié marchand, ils ne sont rien d’autre que de frêles joujoux visuels.

En ce sens, le film n’opère-t-il pas là la plus cinglante des remises à plat des codes publicitaires ? Une sorte de démonstration par l’absurde qui ne vise pas tant à démonter un système qu’à proposer une manière discordante d’entrer dans sa logique. En ce sens, le film pointe le doigt sur un suprême paradoxe contemporain : l’impossibilité de reproduire le réel des sigles parasiteurs qui pourtant s’imposent à notre vue, (quasiment) où que nous nous trouvions dans l’espace urbain. Filmer un travelling dans une rue où l’on distingue nettement les logos des boutiques doit nécessiter, pour le moins, une quinzaine d’avocats alors qu’il s’agit juste de capter un moment prosaïque de notre monde. Ainsi, nous vivons dans la pub et nous n’aurions même pas le droit de le mettre en évidence ?

Manifeste du piratage graphique, Logorama dépasse donc largement son apparente dimension de court-métrage ludique et potache. Certes, leurs auteurs ne brandissent pas, tel Godard, le paravent du discours sociopolitique, mais leur geste même (voire l’inconscience même de ce geste) est éminemment politique, en ce sens qu’il affirme un point de vue fort et cinglant sur la vie contemporaine dans la cité.

***

Pour ceux que ça intéresse, une interview promo permettant de voir quelques images supplémentaires du film.

mercredi 24 juin 2009

On finirait presque par l'oublier...

... mais on a un cinéaste (enfin très intermittent comme cinéaste) à la Culture. Mais d'ici à ce que se profile un scénario à la coréenne ? En même temps, pas hyper envie de voir son dernier film, sorte de remake inversé d'un vieux titre de 1981 apparemment :
Bon, allez, trève de procès d'intention, des dossiers chauds t'attendent, et si tu arrives à te dépêtrer de ce serpent de mer (la deuxième vidéo, je la trouve incroyable)...
Et puis, n'oublie pas les papys flingueurs qui t'attendent au tournant :

vendredi 19 juin 2009

Do the goal dance

Bon, ça y est, près d'un an après sa présentation à Cannes et à quelques jours du solstice, Ce cher mois d'août de Miguel Gomes pointe enfin sa vibration estivale dans les salles, bénéficiant d'un beau soutien critique (à tel point qu'une facebookienne connaissance plus réservée sur le film y est allé d'un excellent "ce cher moi doute").
Bon, que rajouter sur ce film ? Que si les titres n'avaient déjà été pris, il aurait tout aussi bien pu se nommer Charade (l'art des liens incongrus, poétiques mais d'un agencement parfaitement logique) que Domino (l'art de la juxtaposition double face - fiction, documentaire - tout autant que l'art de faire découler les séquences les unes des autres dans un joyeux déroulé ludique) ?

On pourrait tout aussi rappeler que le film est bourré jusqu'à la gueule de musiques et de chants, artefact idéal pour qu'il se passe toujours quelque chose, selon la méthode de Miguel Gomes :

"En tant que cinéaste, je crois toujours que les choses vont arriver. Il le faut. Je vous donne un exemple : la piste de danse vide… Au début des chansons, les gens sont timides, il en faut toujours un qui se lance, puis deux, puis tu te retournes et c’est plein. Ce va-et-vient, je le connais bien pour l’avoir longtemps observé. Le plan a l’air très composé, très rythmé, alors que je les ai laissés faire (ils savaient qu’on était là pour filmer un bal où eux-mêmes étaient venus), et que nous n’avons fait qu’une seule prise."

Si donc Miguel Gomes fait toujours confiance à la musique pour faire advenir la danse, signalons qu'il avait fait l'inverse quelque temps auparavant (en 2004) : inventer, par le biais du cinéma, une danse sans musique et ça donne ça :


Quand je vous disais que ce cinéaste ne pense qu'à jouer...

Merci donc à cette revue (dont je ne comprends pas un traître mot, ne parlant pas espagnol, mais qui m'a permis de mettre la main sur ce petit dessert).

dimanche 14 juin 2009

Le jour au musée

Bon, je ne l'ai pas visitée, cette fameuse exposition Vides à Beaubourg, cette fameuse exposition avec... rien dedans, si ce n'est des cimaises blanches, des courts textes et la signalétique du musée qui n'en prend que plus de valeur. Rappelons le principe de l'expo: neuf salles vides, certes, en mémoire de neuf souvenirs d'expositions fantômes, de neuf histoires conceptuelles, de neuf "degrés zéros de l'art" où le vide était invoqué pour divers motifs. Si j'en crois certains avis, la difficulté était pourtant de ressentir la singularité de chacune de ces absences. Quand Yves Klein vide une galerie, c'est parce que quantité d'évènements s'y déroulent aux alentours, avant, après. Si le musée est vide, c'est que l'art est dans la rue. Ainsi, un vide ne s'apprécie qu'en raison du plein qui lui est voisin. Juxtaposer des salles vides, sans effet de contraste, c'est vraiment prendre le risque de l'exposition symptôme de l'institution qui n'a plus rien à dire.
Mais bon, ne l'ayant pas visitée, cette expo, mon avis sur celle-ci devrait être aussi mutique qu'une page blanche.
Je ne l'ai pas visitée, donc, mais au moins a-t-elle permis cette petite vidéo baladeuse et facétieuse :


Preuve qu'il y avait aussi qu'il y avait sans doute là, dans la déambulation homogène et ininterrompue, même plus rythmée par les nécessaires arrêts devant les oeuvres, l'occasion d'une expérience zen à bon compte, dans l'espace pur, englobant, quasi lacté du musée.

Le plus drôle avec cette expo, c'est que je me demande si elle ne serait pas un hommage involontaire :

- d'une part à cette déambulation un poil plus angoissante :

Dressed to kill - Pulsions (Brian de Palma 1980)

- d'autre part et surtout au travail d'un autre artiste : Laurent Pariente travaillant (dans l'échelle, les motifs constructifs, la répétition) à l'exact intervalle entre sculpture conceptuelle et architecture modulaire. Parois minimales et ressérrées, recherche de l'étroitesse qui labyrinthise l'espace, tout le travail de Pariente cherche à donner le maximum de densité à un espace, au départ, sans aucune qualité (parois blanches, répétitives).

Pour donner une idée, cette petite vidéo sur le montage d'une intervention au musée Bourdelle...

(voir la vidéo , si le lecteur exportable reste blanc...)
... où précisément le fait qu'il intervienne au milieu des sculptures (littérallement prises entre les murs et ne pouvant être vues que de manière fragmentaire) vient à la fois perturber et enrichir son système. En somme, lui aussi expose du vide mais pour donner une nouvelle densité à l'espace muséal, quand les vides de Beaubourg paraissaient au contraire dégonfler l'intensité que propre aux salles d'exposition.

vendredi 12 juin 2009

Belle personne, beaux gosses ou likely lads ?


La belle personne : Il y a deux crapauds qui me matent, là... Je vais me la jouer distante, indifférente, comme d'hab...

Les beaux gosses : Woh l'autre, comme elle se la joue. De toute façon, son film, il est trop nul.

Deux films. Deux visions de l'adolescence. Test comparatif, composant par composant.

AFFICHE :
BP : Pose alanguie et calculée.
BG : Désarroi sincère.

CASTING :
BP : Acteurs un poil trop vieux pour être encore au lycée. Etalage de noms au générique, reproduction bourdieusienne, apologie du microcosme.
BG : Débutants inconnus qui font leur âge. Choisis au mérite républicain. Part belle donnée aux timides, aux bafouilleurs, à tous ceux qui oublient d'être acteurs d'eux-même.

SCOLARITE :
BP : Acteurs un poil trop vieux pour se retrouver encore au lycée. Incidemment, prof un poil trop jeune, indiscernable de ses élèves. Personne ne s'étonne qu'il déjeune au même troquet que ses élèves, quasiment à la même table.
BG : Il est un animal encore plus étrange que la fille: le prof ! Ah bon, y'en a qui écrivent des livres ? Ah bon, y'en a un qui habite au dessus de chez moi ? Ah bon, la dirlo, elle va au supermarché ?

MUSIQUE :
BP : Nick Drake ressassé à l'infini, mélancolie splendide à la base, mais qui en devient illustrative.
BG : Nappes de synthés Atari qui craignent à la base, mais qui cachent un vrai sens mélodique.

CODES SOCIAUX :
BP : On les connaît tous, merci, pas nécessaire de nous faire un dessin.
BG : Que c'est bon de mettre les pieds dans le plat ! (cf, l'incroyable scène de la soirée)

LA SURPRISE DE L'AMOUR :
BP : Puisque ces sentiments nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs.
BG : Mais comment t'a réussi à pécho ?

GOUT (BON / MAUVAIS) :
BP: Bon goût à tous les étages, toutes les références qu'il faut, saupoudrées, salées, poivrées...
BG: Film trop heureux de son absence totale de bon goût et de se présenter à nous si mal sapé...

LA GRANDE FAMILLE DU CINEMA FRANCAIS :
BP : Et si la "belle personne", c'était Honoré lui-même ? Dans le sens où l'adjectif "beau/belle" désigne les pièces rapportées de la famille ("belle-fille", "beaux-parents"). En mettant en scène la captation d'héritage de la Nouvelle Vague, en s'érigeant en "grand frère" d'un cheptel de "fils et filles de", il s'assure ainsi sa place dans l'arbre généalogique du cinéma français.
BG : L'unanimisme est tel autour du film de Sattouf que le vrai "beau gosse" du cinéma français, celui dont tout le monde s'entiche, c'est bel et bien lui.

***
Par ailleurs, je ne résiste pas au fait de copier-coller ici un avis d'Axelle Ropert (pris sur une discussion Facebook et qui ne m'étaient pas spécialement destinés, bon alors, je sais bien que c'est un procédé de sale gosse mais je voulais garder trace de ces mots "de conversation", qui même s'ils sont très spontanés et ne sont pas pensés comme une véritable texte critique me paraissent les plus justes sur le film) :

"Un film teigneux, hirsute, vif mais dense, cruel mais élégiaque quelquefois comme par distraction... et à mourir de rire. Et je n'emploie pas le mot souvent, alors là j'y vais: totalement rock, c'est à dire irrécupérable (pas comme tous ces gens qui font des films simili rock pour trouver une porte d'entrée rapide dans les magazines de mode).
Par esprit rock, j'entends : minimalisme lo-fi, esprit obsessionnel et ricaneur, rapport démuni à la vie, peur des filles, aspirations obscures et visqueuses. Et le film est très loin du réalisme sociologique, il verse plutôt dans l'hyper-réalisme de la science-fiction."

On ne saurait mieux dire...

***
Ce "rapport rock et démuni à la vie", je le ressens très fort dans cette petite vidéo qui retrace la chanson de geste libertine :


... surtout dans la façon dont ils récitent ce poème au début, de manière aussi empruntée et élégante que les acteurs de Sattouf. What will they become, ces beaux gosses ? Pour ma part, la question que je me suis posée en sortant de la salle. Si un film nous donne envie d'avoir plus tard des nouvelles de ses acteurs et de ses protagonistes, c'est tout de même une belle preuve de sa réussite, non ?

mardi 9 juin 2009

Glamour à mort

Affiches arrachées, métro Iéna, ce matin.

dimanche 7 juin 2009

Mondial Ecologie

puis s'en va voter Cohn-Bendit ?
***
Au moins un éclat de rire, à cause de ce genre de ridicules accusations, c'est à peu près tout ce qu'aura provoqué chez moi le plus mauvais film du monde. 

vendredi 5 juin 2009

Orgueil et Vanité

On fait vraiment des progrès sémantiques tous les jours. Jusqu'à il y a peu, j'utilisais souvent indistinctement les termes "orgueil" et "vanité", les maintenant dans une sorte d'équivalence floue. Or, ces derniers jours, quantité d'exemples pour m'éclairer sur la nuance. Et puis, le bac philo approchant, si ça peut être utile à quelque lycéen qui échoue sur ces pages..

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VANITE : "This might be my masterpiece."
(Quentin Tarantino donnant des verges pour se faire battre, ou plutôt la dernière réplique de Brad Pitt dans Inglourious Basterds 2009)

ORGUEIL : "Worst film you ever saw ? Well, my next film will be better !"
(déclaration apocryphe d'Ed Wood ou plutôt de son avatar Johnny Depp dans Ed Wood - Tim Burton 1994)

VANITE + ORGUEIL : "Disappointed  by my basterds ? Well, my next masterpiece will be better !"
(réponse imaginaire de Quentin Tarantino à ses ex-fans, espèce cannoise en brusque expansion)


***

Le genre d'exemple qui me fait comprendre tout de suite : "Cantona aurait un seul équivalent à Manchester. C'est Cristiano Ronaldo. Ce qui les distingue, c'est que Ronaldo a de la vanité et Cantona de l'orgueil". (lu ici)

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L'application pratique : La Panenka de Zidane. Comme elle est rentrée (qui plus est sans même faire trembler les filets), c'est de l'orgueil. Si elle avait été dehors, ça aurait été de la vanité.

***

Dialogue entre un vaniteux et un orgueilleux :

Crimes et délits (Woody Allen 1989)

V : La chaîne publique veut faire un documentaire sur moi. Me suivre, voir comment je parle, comment je pense. Ça fait partie de leur série « Esprit créatif ». Donc, je leur ai parlé de toi.

O : Merci, mais je travaille sur un de mes projets. Un petit film.

V : Oui. Wendy m’a dit. Un film sur un prof de philo. C’est bien. Mais ce serait l’occasion de gagner de l’argent et d’être reconnu.

O : Je ne suis pas vraiment le biographe qu’il te faut. Je fais des films sur les déchets toxiques et les enfants affamés.

V : Ecoute, je serai franc. Je n’ai pas pensé à toi en premier. Je fais ça pour Wendy. Elle dit que tu n’as pas travaillé depuis longtemps.

O : J’ai travaillé mais personne ne me paie.

V : Je sais que tu ne respectes pas ce que je fais, mais j’ai gagné un tas d’Emmys. Tu trouves que c’est nul. Très bien, je comprends.

O : Je ne sais pas. Je pourrais utiliser l’argent pour finir mon film. J’ai des dettes et tout ça.

V : Idée de farce : un raté accepte de filmer la vie d’un grand homme et en vient à apprendre les valeurs profondes.

Armageddon

Lars von Trier + Terminator 4 au menu de cette semaine, soit sur près de 700 écrans, des airs de fin du monde.
Ainsi donc, ce 3 juin 2009 (3/6/9 serait-ce la nouvelle martingale maléfique, une sorte de 666 du calendrier ?), c'est donc la date où

main dans la main avec l'


Dire que ces gougnaffiers n'ont pas même pas la politesse d'attendre mercredi prochain le retour de

jeudi 28 mai 2009

Avant Cannes...

... il y avait pour moi, le festival régional du film d'art lycéen ou plutôt ma première expérience pédagogique au long cours, ou plus précisément, pour terminer cette année scolaire, une exposition Traces urbaines sur la thématique "ville et vidéo" dont j'ai (en partie) encadré les travaux.

Sur le "mur livre d'or", j'aime beaucoup cette petite taquinerie complice sur le prénom de mon collègue :
Bon, évidemment, si j'avais travaillé avec God-Art (ou God-Hard ?), je ne toucherais plus terre. Quant à Là-Quand, il ne serait, je crois, jamais venu. Et True-Faux serait-il "un mensonge qui dit la vérité" ?..

Looking for Eric

Pas (encore) vu le Ken Loach, mais il était déjà écrit que Canto serait comme chez lui à Cannes.
(Dois pas être le premier à la faire, celle-là...)

lundi 25 mai 2009

La déprime du dimanche soir de palmarès

Resnais, Bellochio, Suleiman, si ça peut vous consoler, dites-vous que certains cinéastes sont trop grands pour recevoir des petits prix et que, quand ils en reçoivent, ils ont l'air à peu près aussi "heureux" qu'Haneke :



***

Bon sinon, comme tout ivrogne de cinéma qui se respecte, quelques commentaires de bistro (même si je n'ai vu que la moitié des films de la sélection et pas Audiard, Andrea Arnold, Lou Ye et Park Chan Wook).

Triste donc pour Suleiman et Bellochio. Content pour Mendoza (la seule décision vraiment tranchée et tranchante du palmarès) et Christoph Waltz (nouvelle mise en application de l'axiome hitchockien : "plus le méchant est réussi, plus réussi est le film"). Palme pas scandaleuse pour Haneke, mais guère passionnante non plus. Pas inintéressant, maîtrisé, mais quand même fort vitrifié et très propre, tout ça. Et s'il suffisait de faire austère et de chiader son noir et blanc pour se retrouver "entre Bergman et Dreyer", ça se saurait. Même les films les plus sombres et naturalistes de Bergman demeurent toujours prompts à faire surgir un incroyable et inattendu imaginaire et c'est justement l'imaginaire, le grand absent du cinéma de Haneke (le fantasme est toujours là, mais plutôt en épée de Damoclès, sur le mode culpabilisant). 

S'il s'agit de comparer les films à thématiques et à démarches comparables (sonder la généalogie de la barbarie de son pays, sonder l'Histoire en la ramenant dans la chronique du présent, ambition de fresque), Le ruban blanc n'avait, somme toute, qu'un seul film rival : Vincere de Bellochio. Intéressant de voir comment ces deux films pourraient se regarder en chiens de faïence.

Sur le plan de la "direction artistique", deux revisitations des avant-gardes : la nouvelle objectivité photographique chez Haneke (même si l'action de son film est antérieure à l'émergence du mouvement) versus le futurisme dans le théâtre d'ombres de Bellochio. Mais là où Haneke déploie consciencieusement sa scénographie, Bellochio paraît réellement réinterroger les formes et les idées de l'époque, pas tant pour les faire résonner avec aujourd'hui que pour en retourner toutes les ambiguïtés et les réorienter vers sa propre colère d'artiste. Pour aller vite, j'ai l'impression très nette que Bellochio pratique une sorte de "judo narratif et formel": s'appuyer sur la puissance ostentatoire, sur la grandiloquence de son ennemi pour mieux la détourner vers ses propres cibles (l'hypocrisie des institutions pour encore une fois, aller très vite). 

Vincere est un film complexe, complexe sur le plan de la forme et du contenu, complexe aussi parce que presque anachronique. Il évoque davantage "la grande fresque d'auteur des années 70"  que les contemporaines poses post-modernes. En ce sens, cet examen d'une famille "clandestine" rendue dysfonctionnelle par l'Histoire pourrait dialoguer avec Le conformiste de Bertollucci qui examinait déjà le fascisme à la lumière d'Oedipe.

Alors que le Ruban blanc reste quand même balisé, Vincere est foisonnant. Là où Haneke reste didactique, Bellochio préfère la dialectique. Quand Haneke reste (et restera) le prof honoré de sa Palme (académique ?), Bellochio demeure l'éternel (jeune) homme en colère du fond de la classe (et Resnais l'élève faux dillettante, brillant et rêveur).

 ***

Pour finir (en attendant peut-être de revenir sur Moullet, le film collectif roumain et d'autres), l'inévitable palmarès subjectif :

Palme d'or du film incompris : Inglourious basterds (Bon, je ne dis pas que je suis en télépathie avec Quentin, que moi j'ai tout compris contrairement aux nombreux déçus par le film, mais voilà une oeuvre beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, en particulier sur l'obsession tarantinienne de la vengeance, et dont le final reste tout de même un summum plastique).

Prix Marcel Proust (faux nombrilisme, tableau d'une société, élégance du style) : Time that remains d'Elia Suleiman

Prix Pedro Almodovar du plus beau portrait de femme : Mother de Bong Joon-Ho

Prix Michelle Pfeiffer des retrouvailles les plus délicieuses : la merveilleuse, la classieuse, la resplendissante Irène Jacob en mère d'élève délurée dans Les beaux gosses de Riad Sattouf (et dire que je ne l'avais même pas reconnue).

Prix du meilleur édito contenu dans une réplique de film : "Le Président Chirac avait une fille schizoïde, mais pas le Président Sarkozy qui diminua donc les crédits de la psychiatrie". (in La terre de la folie de Luc Moullet).

Prix des "Choristes pervers" pour la meileure réplique "c'était mieux avant" : "Le mieux, c'est le catalogue de la Redoute 1986, les photos, elles sont pas retouchées, on voit les poils et les tétons sous la lingerie." (citation de mémoire, encore dans Les beaux gosses).

Prix de l'animal de compagnie : le cochon domestique dans Contes de l'âge d'or 

Prix de l'animal de mauvaise augure : le renard parlant dans Antichrist

Prix des meilleures répliques animalières : impossible de départager "Maman, quand je serais un chat, est-ce que je pourrai manger des croquettes ?" (Les herbes folles d'Alain Resnais) et "Le cerf s'est échappé dans Paris ? Mais il trottine où ?" (Visage de Tsaï Ming-Liang)

Prix de la réplique particulièrement mal venue : "Comment faire confiance à quelqu'un qui passe son temps au cinéma ?" (ou quelque chose dans le genre, entendu dans Map of sounds of Tokyo d'Isabel Coixet)

C'est vrai ça, à force de voir trop de films, on va finir par se poser la question. Confiance ou pas confiance ?...

Sauvez Tsaï !

Après le départ de Bertrand B. lors du précédent tour de l'Auteur Academy, les rangs se resserrent dans le ghota du cinéma mondial et à l'issue d'une revue d'effectifs, il est temps de proposer trois nouveaux nominés pour cette année.

Pour sauver Claire Denis, tapez 1 !

L'avis du conseil de classe :
Bon, Claire, tu n'étais pas à Cannes cette année, mais ce sommet d'académisme contemporain qu'est 35 rhums, je n'arrive toujours pas à m'y faire. La routine du film de festival ou un corrigé des annales de la Fémis, c'est tout ce que ça m'évoque, ta chronique sensiblarde avec les signes du bon goût apparent (Bresson, Ozu, Tindersticks), ce culte du sous-entendu et ce refus ostensible du récit "pour faire moderne". Cette nomination te pendait au nez depuis plusieurs films, mais cette fois, c'est pour que tu te ressaisises. Bon, en même temps, peu de chances que tu partes puisque tu seras, de toute façon sauvée par tes copains, euh, les critiques, je veux dire. 

Pour sauver Raya Martin, tapez 2 !

Trop speed, le Raya, même plus le temps d'enlever son casque entre deux longs-métrages !

L'avis du conseil de classe :
Bon, Raya, tu sais que tu en énerves plus d'un ! 25 ans, déjà sept (!) longs-métrages dont trois (!!) en 2008 et deux (!!! enfin un et demi puisque le second Manila est une co-réalisation avec Adolfo Alix Jr.) en sélection officielle cette année. Bon, Raya, à Cannes, tu as présenté Independencia à Un certain regard et, excuse-moi, mais ça sent beaucoup trop la copie de premier de la classe : énumération de toutes les aides festivalières possibles et inimaginables au générique (fonds Sud et Huberts Bals, Cinéfondation, Berlin, Rotterdam...) et surtout catalogue de tous les tics post-modernes (film pastiche ou plutôt fabrication de "fausses archives", culte de l'artifice, césure du film en son milieu, installationisme hurlé à chaque plan), qui font juste signe et pas oeuvre. C'est du prêt-à-conceptualiser ton cinéma, au service, d'une forme attrape-gogo et d'un fond somme toute convenu (le colonialisme, ça a fait du mal, pour y échapper, il faut retourner à l'état de la nature, mais la nature est mauvaise). Certes, tu n'es pas nul et tout n'est pas à jeter dans ton film, mais la réussite de la belle scène d'orage à la fin insinuerait presque un doute : et si tu tenais juste à nous montrer que tu en as ! D'autant plus qu'en présentant ton film, tu as indiqué que tu "étais prêt à mourir pour le cinéma". Franchement inquiétant, ça Raya ! Tu tiens vraiment à prendre la place de cinéaste taliban de Lars von Trier ?
Un conseil puisque tu es encore jeune : Vis ! Arrête de te jeter sur les dossiers de subvention et (accessoirement)  sur ta caméra !  Tu as 62 ans de moins que Resnais, 75 de moins qu'Oliveira et donc encore un certain temps devant toi avant de faire des films vraiment novateurs ! 

Rassurant, pas rassurant (c'est selon) : à ton sujet, Libé a l'air de penser la même chose.

Pour sauver Tsaï Ming Liang, tapez 3 !

L'avis du conseil de classe :
Bon Dieu, Tsaï, que t'es-t-il arrivé ? Tes deux derniers films étaient inventifs, insolents et poignants ! Tu semblais être revenu au meilleur de ta forme. Ton Visage, je l'attendais avec impatience et je constate avec tristesse que tu as sauté à pieds joints dans l'art officiel, dans l'installation mondano-chic, embaumée et qui en dit long sur certaines "commandes" propres au cinéma français voire purement parisien. Rive droite, on filme les hauts revenus du cinéma français s'inviter à dîner en ville (Le code a changé de Danièle Thomson). Rive gauche, on convoque autour de la table les icônes du patrimoine (Jeanne Moreau, Fanny Ardant, Jean-Pierre Léaud) qui, c'est triste et terrible à dire mais c'est comme ça, apparaissent aujourd'hui aussi impossibles à filmer que Depardieu.

A la table de la grande famille du cinéma français !

Dans chacun des deux cas, le même ennui, le même embarras devant ce défilé de noms, ce petit milieu clos sur lui-même et constamment orienté dans le rétroviseur. Et Tsaï, malgré quelques éclats qui restent de ton cinéma, on a l'impression que tu t'es autant ennuyé à faire ton film que nous à le regarder. Certes, là non plus, tout n'est pas nul. Le film commençait même bien avec ce rendez-vous manqué dans un café où l'attention ne se focalise que sur quelques motifs purement parisiens (la tasse de café, l'envol des pigeons dans le reflet de la façade vitrée). Et de temps en temps, on retrouve encore des traces de ton humour cinglant, de ta poésie scabreuse, de ton insolence minimale (ce travelling souterrain où tu oses l'ombre de la caméra). On voit que tu t'es plu à regarder Laetitia Casta (belle séquence des yeux maquillés) et que tu as osé avec elle (très belle scène d'amour au briquet ambiance "Georges de la Tour") ce que la déférence t'a interdite avec les autres. Mais au final, les bons moments de Visage sont trop épars pour faire vraiment décoller le film. Il y avait les coffee table books, les livres (souvent d'art et pas lus) à faire traîner sur la table basse. Là, Tsaï, tu viens d'inventer le "coffee table film", le DVD qui traînera sur la table basse d'un fonctionnaire du Ministère de la Culture, rue Guynemer. Au moins, tu as inventé un genre, mais tu mérites tellement mieux que ça, Tsaï ! Reviens, Tsaï ! On te pardonne pour cette fois, mais je t'en supplie, reviens !

Rassurant, pas rassurant (c'est selon) : à ton sujet, Libé a l'air de penser exactement le contraire.

Bon, on me dit que ce n'est pas la peine d'appeler puisque c'est Michael qui a gagné de toute façon ! 

vendredi 22 mai 2009

Into the void

Enter the void n'est ni sublime, ni scandaleux, juste monotone et paresseux. Un film qui ne dévie jamais de son (mince) programme exposé avec un sérieux papal, un peu comme si mon petit frère de 15 ans venant de lire le livre des morts tibétains, tentait de m'expliquer le bouddhisme. Entendu à la sortie : "la caméra tourne tout le temps sur elle-même et rentre dans tous les trous où elle peut rentrer. C'est donc un film très pénétrant". Si je rajoute que pour ma part, cela constituait mon dépucelage avec le cinéma de Gaspar Noé, c'est peut-être le mot qui convient, si on veut, oui...

Et puis, je me suis rendu compte qu'avec mon téléphone portable posé sur l'escalator du Palais et en visant les néons, je pouvais faire comme Gaspar Noé : reproduire le célèbre Beyond the infinite de 2001 :

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Bon, je m'en veux presque de prendre des cibles faciles et de ne pas parler davantage des films plus intéressants , mais j'attends un peu que ça se décante. Le cas le plus exemplaire étant celui de Tarantino, dont les deux heures et demie n'apparaissent paradoxalement que la face émergée de l'iceberg: une super bande-annonce d'une épopée démente et d'une grande complexité de lecture. Cela pourrait sonner comme une critique, mais pour moi, c'est un immense compliment. Je tenterai d'y revenir dans quelques jours. J'ai entendu '33 parler de film langien. Assez séduit par l'hypothèse, d'autant plus que le film paraît même offrir le plus beau des hommages à l'auteur de Mabuse : ni plus ni moins que lui (re)donner les armes pour que son cinéma prenne sa revanche sur le nazisme.

Sinon, ce matin, leçon d'élégance, d'invention et de discrétion avec The time that remains d'Elia Suleiman. Là encore, peut-être de plus amples développements bientôt. Ca valait le coup d'attendre sept ans.

Je me demande si les Herbes folles ne poursuit pas secrètement le plus déroutant des Resnais Je t'aime, je t'aime (1968). Il y a quarante ans, c'était "la minute sans fin" que le héros était condamné à revivre. Déjà, au niveau de la boucle temporelle, c'était un peu autre chose que Noé et son permanent fantasme d'extase et de régression. Aujourd'hui, les Herbes folles, c'est une "minute originelle" qui ne cesse d'être repoussée, fantasmée, réinterprétée... Et aujourd'hui, ce déroutant épilogue de l'enfant aspirant au devenir-chat, quand il y a quarante ans, on affirmait que "l'homme invente des milliers d'objets que pour produire les quelques objets nécessaires au chat".

jeudi 21 mai 2009

Amour et bonne santé

Chanson d'amour et de bonne santé. De loin, le plus beau titre de tout le Festival. C'est celui d'un court-métrage de Joao Nicolau présenté à la Quinzaine (mais que j'ai pu voir avant sa présentation officielle demain, grâce aux bornes du short film corner). Amour et bonne santé, comment refuser dans ce festival où l'on croise plus que de coutume, mutilations, châtiments et lacérations... Et donc le film de Nicolau, touchant et ludique autoportrait qui se plaît à travers scénographies minimales et pince-sans-rire (un film qui arrive à transformer une galerie commerciale triste à pleurer en lieu où l'on rencontre l'amour ne peut pas être mauvais), à traquer le point de conjonction entre l'oisiveté et la créativité, entre l'impassibilité et le bouleversement intérieur, entre la fatigue et la jubilation sentimentale.

Chanson d'amour et de bonne santé. Once again. Ce pourrait être, également, le titre du dernier Resnais, inséparable de son proverbial accoutrement de sphinx impérial et malicieux : lunettes noires, chemise rouge et baskets blanches.

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Difficile de définir le charme de ces Herbes folles et surtout l'impression (dissemblable forcément dissemblable dirait l'inspiratrice d'Hiroshima mon amour) qu'il procure à chacun de ses spectateurs.

Bon, je pourrais dire, pour aller vite que c'est le meilleur de la comédie sophistiquée (entre Shop around the corner, The ghost and Mrs Muir, Elle et lui) revisité par Nathalie Sarraute (le travail sur les impasses du langage, les hésitations et mots qui échappent).

Je pourrais dire, aussi, que pendant la projection des Herbes folles, je ne cessais de me fredonner intérieurement cette chanson :

... cousine du film par son impeccable tempo mais aussi de motif : cette accumulation d'indécisions, de choses qui pourraient advenir mais ne se poursuivent pas vraiment, ces projections mentales qui ne sont pas encore de l'action mais qui sont plus que de la velléité. Le film, en son entier, vogue dans cette somme d'embryons et de pistes ouvertes qui au final génère bien plus qu'une simple illustration psychanalytique, une pelote d'affects, d'images et d'émotions qui continuera longtemps à hanter la mémoire du spectateur.

Bon allez, en attendant la suite, pour tout le monde, amour et bonne santé !

Si la vie était un film de Lars von Trier...


... je me repentirais, me sanctifierais, me scarifierais par le feu ou le papier de verre car oui, j'ai failli, j'ai fauté, j'ai dérogé à un article essentiel de ma charte personnelle CINEPHILIS qui synthétise tous mes engagements de spectateur. J'y avais ainsi consigné que le jour où je pourrais enfin voir A brighter summer day (Edward Yang 1991), je déposerai mes RTT, j'annulerai tous mes rendes-vous, je remettrai à plus tard toutes les affaires courantes y compris les plus urgentes. Car ce film, voyez-vous, c'est mon Moby Dick, le film que je rêve de voir depuis des années et qui se dérobe sans cesse à mon regard. Tenté une première fois au cinéma en plein air de la Villette, mais séance annulée à cause d'un orage dantesque deux heures avant la projection. Je l'ai même tél*****gé, mais je refuse finalement de le voir sur un écran d'ordinateur.

Et bien, voyez-vous, ce film est passé, il y a deux jours, à Cannes Classics et j'ai séché la projection. Honte sur moi !...

Peur que tous les autres films de Cannes paraissent fades à côté ou peur de la déception ? Sans doute un peu des deux. Quoi qu'il en soit, j'ai entendu dire qu'une rétro Edward Yang était prévue cette année à la Cinémathèque, donc cette fois, ça devrait être la bonne.

Donc sinon, Antichrist ? Pas autre chose que le film d'un type qui se rêve en Jérôme Bosch né 500 ans trop tard, mais qui se console en tentant d'entrer en télépathie avec Tarkovski pour lui demander les recettes de réalisation du shocker ultime avec une caméra dédicacée par Kubrick. C'est tellement gros qu'on se demande si l'arnaque fait elle aussi, oui ou non, partie du projet. Rajoutons que Paulo Coelho, le "gourou du bonheur" était venu assister à la projection de l'oeuvre du "gourou du malheur", histoire de rajouter encore un peu plus de confusion mentale et esthétique à ce sinistre non-évènement.

mardi 19 mai 2009

Le corps absent

Avec Irène, Alain Cavalier se confronte à sa plus intense douleur: la disparition brutale de sa compagne, Irène Tunc, dans un accident de voiture un dimanche de janvier 1972. Après avoir tourné autour de ce traumatisme qui entraîna une rupture dans sa manière de pratiquer le cinéma dans Ce répondeur ne prend pas de messages en 1979, Cavalier le réinvestit à nouveau en fier enquêteur de sa propre obsession.

Le meilleur du film tient dans sa façon de tourner autour de cette figure de la muse et d'en imaginer plusieurs possibles de sa représentation : une photo secrète de Sophie Marceau, une silhouette dans la nuit, des ombres sur des draps, des natures morts à base d'oreillers et de lits défaits, des sculptures improvisées à base de boules et de pierres. Belle quête que celle de l'empreinte de ce corps adoré puis évanoui. Dans ces moments-là, l'invention de Cavalier fait merveille. L'absence de chair donne paradoxalement corps à cette obssession (quasi vertigo-ienne), obsession qui n'en devient que plus puissamment charnelle.

Peu importe si le film me paraît parfois plus morne que ses précédents, touché par une certaine baisse de vitalité (mais en même temps, c'est aussi le sujet du film) et suscitte parfois davantage le respect (de la démarche) que la pure émotion. Il n'en reste pas moins qu'à son meilleur, ce dernier (peut-être vraiment le dernier, j'ai l'impression) opus transmet le vertige de filmer, de se raccrocher à l'objectif de la caméra vidéo, montré ici non seulement comme un prolongement de l'oeil, mais appelant aussi d'autres figures trouées : le cyclone intime, le centre de la spirale vertigineuse du souvenir (impressionnante séquence où Cavalier se casse la gueule dans les escaliers, tout en refusant de lâcher sa caméra), l'origine du monde.

Je cherchais une image pour éclairer cette idée de l'empreinte du corps absent et j'apprends que cette toile de Magritte : s'intitule La philosophie dans le boudoir (1947). Occasion d'évoquer un autre film honteusement mal accueilli et qui a fait pas mal jaser : Kinatay (Brillante Mendoza), une autre histoire de corps en morceaux. Mais sans doute aussi un sérieux prétendant au titre de "film le plus sadien de la compétition" (sous-catégorie où le ciné-évangéliste Lars von Trier et Park Chan Wook ont déjà apporté leur contribution, en attendant éventuellement Tarantino, Haneke et Gaspar Noé dont les films ne sont pas encore passés, mais dont le casier contient déjà de lourds sévices et mutilations en scope).

Disons que Kinatay, c'est "Van der Keuken meets le divin marquis". L'histoire d'un jeune étudiant en criminologie qui, pour subvenir à ses besoins, doit accepter de faire des heures sup nocturnes au service d'un "gang des barbares" local. Première partie: grouillant documentaire dans le labyrinthe du "Manille global village" qui donne véritablement l'impression d'ouvrir toutes les portes de la cité et de la société. Deuxième partie de la trajectoire : dans une maison isolée et coupée du monde, une sombre histoire de vengeance, châtiment, loi du talion traitée sur le mode d'un macabre cérémonial avec durée réelle (comme chez Sade, il faut partir loin, très loin et pour ressentir cet éloignement, il faut tout indiquer du trajet) où si les nerfs sont mis à contribution, ce n'est pas tant avec ce que l'on voit (plutôt des ombres et comme dans Salo, on sent quand même que le réalisateur s'est posé beaucoup de questions sur les "dispositifs de voyeurisme", la synchronisation ou non du son et de l'image) qu'avec ce que l'on ressent (bad, bad, bad vibrations). Deux parties donc, jour et nuit, grouillement et platitude, vie de famille et loi du gang, chacun montrés comme deux faces indissociables d'une même réalité. Film pour le coup plus qu'inconfortable et désespéré, mais qui ne mérite pas le dédain avec lequel il a été traité. Tarantino, qui assistait à la séance, a récolté trois fois plus d'applaudissements (comme s'il en avait encore besoin) à son entrée dans la salle que l'équipe et le film cumulés . Gageons que le film a parlé à sa psyché la moins avouable, celle qui lui permet de produire les films de Roger Avary (Killing Zoe) et d'Eli Roth (Hostel), films que je n'ai jamais vus, mais qui ont la réputation d'avoir, selon certains critiques, orchestré la rencontre de Sade et Georges Bataille avec le slasher movie.

Aujourd'hui au programme : Bellochio, Almodovar et un film collectif du "jeune cinéma roumain" sous la houlette de Cristian Mungiu. Demain, Moullet, Tarantino, Resnais. On bénit les jours où la vie a oublié d'être une chienne.